Quand les commandes impossibles deviennent des discours à double sens

Carnet de voyage n°2 — Le carnet des commandes impossibles

Il y a des coursiers qui transportent des enveloppes.

D’autres transportent des colis.

Et puis il y a le Petit Coursier.

Lui transporte un peu de tout : des cadeaux, des dessins, des histoires, des idées, des paquets de surprises… et même, à l’occasion, des discours politiques à double sens.

C’est justement ce que nous découvrons lorsque son itinéraire croise celui de Monsieur d’Argenson.

Et cette rencontre est intéressante parce qu’elle nous apprend quelque chose d’essentiel sur le métier très particulier du Petit Coursier : il ne travaille pas pour un seul monde.

Il les traverse tous.

Une commande comme les autres… ou presque

Le Petit Coursier raconte qu’un jour il doit livrer un discours politique à un homme influent.

La commande pourrait sembler étonnante pour un coursier.

Mais, manifestement, elle ne l’est pas pour lui.

Il explique qu’il avait pris l’habitude d’inventer des solutions pour ces gens-là.

Voilà qui change considérablement notre perception du personnage.

Le Petit Coursier n’est donc pas simplement celui qui prend un objet à un endroit pour le déposer à un autre.

Il est parfois sollicité pour imaginer ce qui doit être livré.

Et cette fois, il doit apporter un discours à double sens.

Une formulation qui, aujourd’hui encore, nous paraît étrangement familière.

Car un discours à double sens, c’est précisément un message qui peut être compris de plusieurs façons selon celui qui l’écoute.

Et pour un coursier qui fréquente les ministères, les entreprises, les artistes, les musiciens, les gens riches et les habitants des HLM, ce genre de subtilité semble presque faire partie du métier.

 

Monsieur d’Argenson : le destinataire

Le destinataire de cette étrange livraison est donc Monsieur d’Argenson, un homme suffisamment influent pour que le Petit Coursier entre dans son hôtel particulier.

Mais au lieu de remettre simplement son discours et de repartir, il est invité à traverser l’hôtel particulier pour rejoindre le bureau de son commanditaire.

C’est là que le récit prend une autre direction.

Car Monsieur d’Argenson n’est pas seul.

Il a une nièce.

Et cette nièce s’appelle Marilyn d’Argenson.

Elle est décrite comme une jeune femme fière et droite, gracile comme les fleurs mais plus belle qu’elles.

Et ce jour-là, Marilyn prend une leçon de piano avec un jeune professeur.

Une simple livraison devient alors une rencontre.

C’est un mécanisme que le Petit Coursier connaît bien : on entre quelque part pour une raison précise et l’on en ressort parfois avec une histoire complètement différente.

 

Le Petit Coursier, spécialiste des portes

Ce passage permet surtout de mieux comprendre le monde dans lequel circule notre personnage.

Plus loin dans son récit, il explique :

« Puis je prenais ma mobylette et je sillonnais la ville avec mes cadeaux. »

Cette phrase pourrait résumer à elle seule son existence.

La ville devient son territoire.

Sa mobylette, son moyen de transport.

Et ses cadeaux, ses marchandises.

Mais ces « cadeaux » sont extrêmement variés.

Dans les ministères, on lui ouvre des portes dérobées.

Dans les entreprises, on le fait patienter dans des salons modernes.

Chez les gens riches, il entre par la porte de service.

Dans les HLM, on le reçoit dans la cuisine.

Ce détail est formidable parce qu’il montre que le Petit Coursier connaît toutes les entrées de la ville.

  • Les entrées officielles.
  • Les entrées discrètes.
  • Les entrées réservées.
  • Et celles qui sont simplement humaines.

 

Une géographie sociale à hauteur de mobylette

À travers ses déplacements, le Petit Coursier dessine en réalité une véritable carte sociale.

Il passe d’un monde à l’autre sans jamais appartenir complètement à l’un d’entre eux.

  • Le ministère.
  • L’entreprise.
  • L’hôtel particulier.
  • Le HLM.
  • L’atelier du peintre.
  • La maison du musicien.
  • Tous ces lieux sont différents.
  • Les codes ne sont pas les mêmes.
  • Les gens ne sont pas les mêmes.
  • Les portes ne sont pas les mêmes.

Mais le Petit Coursier, lui, passe.

C’est peut-être l’une des grandes forces du personnage : il n’est pas enfermé dans une catégorie sociale.

Il peut être reçu dans un bureau ministériel comme dans une cuisine.

Il peut livrer un discours politique à un homme influent et, quelques heures plus tard, apporter une histoire à un artiste.

Il peut entrer chez les riches par la porte de service et se retrouver chez un peintre avec des dessins et des idées pour refaire le monde.

Le même homme circule partout.

 

Mais que transporte-t-il vraiment ?

C’est ici que la rencontre avec Monsieur d’Argenson devient particulièrement intéressante.

Car si l’on regarde attentivement la liste des choses qu’il transporte, on comprend que le Petit Coursier est moins un transporteur qu’un passeur.

Il transporte des objets, certes.

Mais surtout, il transporte du sens.

  • Des discours.
  • Des histoires.
  • Des dessins.
  • Des idées.
  • Des surprises.

Et même des solutions qu’il invente pour ceux qui les lui demandent.

C’est ce qui donne tout son sens à la rubrique « Le carnet des commandes impossibles ».

Une commande impossible n’est pas forcément un objet impossible à transporter.

Cela peut être une idée impossible à formuler.

Un problème impossible à résoudre.

Une demande que personne ne sait comment satisfaire.

Et c’est précisément là que le Petit Coursier semble être le plus à l’aise.

 

Des discours à double sens…

On sourit évidemment en lisant que notre héros livre à un homme influent un discours à double sens.

Parce qu’on pourrait facilement imaginer que ce genre de commande n’a pas complètement disparu.

  • Les époques changent.
  • Les technologies changent.
  • Les moyens de communication changent.

Mais les hommes politiques, les hommes d’affaires et les hommes influents ont toujours besoin de messages qui disent quelque chose sans forcément tout dire.

Le Petit Coursier, lui, n’est pas chargé de juger le discours.

Il le livre.

Mais le fait qu’il raconte avoir « l’habitude d’inventer des solutions pour ces gens-là » montre qu’il se situe déjà ailleurs.

Il ne se contente plus d’être le dernier maillon de la chaîne.

Il participe à la conception de ce qu’il transporte.

C’est une évolution importante du personnage.

 

…et des idées pour refaire le monde

À l’autre bout de cette même géographie sociale, il y a les artistes.

Chez les peintres et les musiciens, le Petit Coursier apporte ses histoires, ses paquets de surprises, ses dessins et ses idées pour refaire le monde.

Cette expression change complètement la perspective.

Le même homme qui apporte un discours politique à Monsieur d’Argenson apporte ailleurs des idées aux artistes.

Il devient alors une sorte de messager entre des univers qui ne se rencontrent pas forcément.

Et peut-être est-ce cela, au fond, sa véritable fonction.

  • Faire circuler les idées.
  • Faire circuler les histoires.
  • Faire circuler les personnes.
  • Faire circuler les possibilités.

Monsieur d’Argenson et Marilyn : une commande qui change de nature

La rencontre avec Monsieur d’Argenson est donc importante pour une autre raison.

Le Petit Coursier arrive avec une commande.

Il repart avec une histoire.

Le discours politique était le motif officiel de sa présence.

Mais Marilyn devient l’élément inattendu de la livraison.

Et c’est une mécanique que l’on retrouvera sans doute dans les prochaines pages du carnet.

Car les commandes du Petit Coursier ont ceci de particulier qu’elles ne produisent jamais exactement le résultat attendu.

On lui demande de livrer quelque chose.

Il livre.

Mais sur son chemin, quelque chose d’autre arrive.

  • Une rencontre.
  • Une idée.
  • Une aventure.
  • Une nouvelle commande.
  • Ou peut-être simplement une nouvelle raison de prendre sa mobylette et de repartir.

 

 

Le véritable métier du Petit Coursier

À force de parcourir la ville, le Petit Coursier semble avoir inventé un métier qui n’existe dans aucune nomenclature.

Il est coursier, bien sûr.

Mais il est également confident, messager, inventeur, observateur, raconteur d’histoires et parfois même conseiller improvisé.

Il connaît les adresses.

Mais surtout, il connaît les gens.

Il sait où entrer.

Il sait qui attendre.

Il sait à qui remettre le paquet.

Et parfois, il sait même ce qu’il faudrait mettre dans le paquet avant de partir.

C’est ce qui rend son personnage aussi attachant.

Il ne transporte pas simplement des choses.

Il transporte des mondes.

 

 

Le carnet des commandes impossibles

Avec Monsieur d’Argenson, le Petit Coursier nous donne donc une nouvelle définition de la commande impossible.

Une commande impossible, ce n’est pas forcément :

« Apportez-moi quelque chose qui n’existe pas. »

Cela peut être :

« Trouvez-moi une solution. »

Ou :

« Trouvez-moi les bons mots. »

Ou encore :

« Faites passer ce message sans que tout le monde comprenne la même chose. »

Et dans une ville où les ministères ont leurs portes dérobées, où les hôtels particuliers ont leurs bureaux secrets et où les artistes rêvent de refaire le monde autour d’un paquet de surprises, le Petit Coursier semble être exactement l’homme qu’il faut.

Il prend alors sa mobylette.

Il sillonne la ville.

Et il livre.

 

La suite, elle, n’est jamais tout à fait prévue dans la commande.