Après François Letellier, l’ingénieur qui transforma la machine à rêves en usine, voici Robert. Lui ne construit aucune machine. Il fait quelque chose de peut-être plus inquiétant : il décide de ce que les autres verront, entendront et finiront par croire.
Une télévision ne sert à rien si personne ne décide de ce qu’elle doit montrer.
François Letellier l’a compris à sa manière. L’ingénieur a pris l’invention presque artisanale du Petit Coursier et l’a transformée en système industriel. Il a construit les machines, organisé l’usine, imposé l’ordre et la production.
Mais une machine à fabriquer des images ne suffit pas.
- Encore faut-il choisir les images.
- Encore faut-il décider lesquelles seront montrées, répétées, commentées.
- Encore faut-il apprendre à transformer un spectacle en récit, puis le récit en vérité.
Dans Le Petit Coursier, cet homme s’appelle Robert.
Et contrairement à Letellier, Robert n’est pas ingénieur.
Il vient du théâtre.
Ce détail est loin d’être anodin.
L’homme du spectacle
Lorsque d’Argenson présente les hommes qui vont participer à son entreprise, les rôles semblent parfaitement répartis.
Letellier est l’ingénieur.
Robert est responsable des programmes de télévision.
L’un maîtrise la machine.
L’autre maîtrise ce qui passe dans la machine.
Cette séparation des fonctions est fondamentale.
Letellier ne se préoccupe guère de savoir ce que signifient les images qu’il produit. Sa mission est de faire fonctionner l’usine. Quand un problème technique apparaît, on se tourne naturellement vers lui.
Robert travaille sur un autre matériau.
- L’attention humaine.
- Il faut distraire.
- Captiver.
- Faire rire.
- Émouvoir.
- Occuper les regards.
Et Robert possède pour cela une compétence que Letellier n’a pas : il connaît le spectacle.
Il sait qu’un public ne regarde pas simplement ce qu’on lui montre.
Il regarde ce qu’on a préparé pour qu’il regarde.
C’est là que commence son pouvoir.
Du théâtre à la télévision
Au théâtre, chacun sait qu’il assiste à une représentation.
- Il y a une scène.
- Des acteurs.
- Un décor.
- Un rideau.
Le spectateur accepte volontairement l’illusion.
La télévision bouleverse cette frontière.
L’image entre dans les foyers.
Elle ne se présente plus nécessairement comme une fiction. Elle montre le monde.
Ou, plus exactement, elle donne l’impression de montrer le monde.
Et Robert va progressivement comprendre l’immense différence entre les deux.
Celui qui maîtrise une scène peut fabriquer un spectacle.
Celui qui maîtrise un écran peut commencer à fabriquer une réalité.
Voilà peut-être la véritable découverte de Robert.
La télévision n’est pas seulement un outil permettant de diffuser des images.
Elle permet de choisir quelle partie du réel mérite d’exister.
Ce qui passe à l’écran devient important.
Ce qui n’y passe pas disparaît.
Et entre les deux se trouve quelqu’un qui choisit.
Robert.
Letellier produit. Robert raconte.
C’est ce qui rend le couple formé par les deux hommes si efficace.
Letellier raisonne en ingénieur.
- Il veut que la machine fonctionne.
- Il veut produire.
Robert raisonne en homme de spectacle.
Il se demande ce que l’on va montrer avec cette machine et, surtout, quel effet cela produira sur ceux qui regardent.
D’Argenson peut alors leur laisser une grande liberté.
Il possède.
Letellier fabrique.
Robert diffuse.
Trois fonctions qui, prises séparément, pourraient presque paraître ordinaires.
Réunies, elles forment autre chose.
Un système.
Et Robert occupe une position particulière dans ce système parce qu’il se trouve exactement entre la production et le public.
Il est celui qui transforme les images en récit.
Quand l’information devient une arme
Longtemps, Robert peut encore apparaître comme un homme de télévision, un amuseur habile, peut-être opportuniste, mais pas nécessairement comme l’homme le plus dangereux de l’histoire.
Puis arrive le moment où le Petit Coursier devient un problème.
Il faut s’en débarrasser.
Et c’est là que Robert révèle ce qu’il a appris.
Il ne propose pas seulement la violence.
Il imagine quelque chose de beaucoup plus élaboré.
Un journaliste peut être payé.
Une information peut être fabriquée.
La télévision peut la reprendre.
L’opinion peut être travaillée.
Il ne s’agit plus seulement de raconter une histoire.
Il s’agit de produire une histoire suffisamment crédible pour qu’elle devienne la réalité des autres.
Robert franchit alors une frontière.
Le spectacle n’est plus destiné à divertir.
Il est destiné à agir.
Pourquoi frapper un homme quand on peut détruire son histoire ?
C’est peut-être là l’idée la plus moderne du personnage.
Une matraque peut faire taire quelqu’un.
Mais elle laisse une victime.
Elle peut susciter de la compassion.
Elle peut même fabriquer un héros.
Robert comprend qu’il existe une méthode beaucoup plus efficace.
Modifier la perception que les autres ont de cet homme.
Ne pas dire :
cet homme doit disparaître.
Mais fabriquer progressivement un monde dans lequel sa disparition semblera normale, souhaitable, peut-être même nécessaire.
Le mensonge devient alors beaucoup plus sophistiqué qu’une simple fausse affirmation.
Il faut lui donner une apparence.
Une source.
Un relais.
Une répétition.
Une mise en scène.
Et surtout un public.
Robert ne fabrique donc pas seulement un mensonge.
Il organise sa circulation.
La télévision comme usine du vraisemblable
Letellier avait construit une usine.
Robert en découvre une autre.
Une usine sans chaînes de montage.
Sans machines gigantesques.
Sans ouvriers.
Sa matière première est l’information.
Ses machines sont les écrans.
Ses produits sont des récits.
Et son marché est constitué de millions de consciences.
Le mensonge industriel possède alors une caractéristique extraordinaire : il n’a même plus besoin d’être imposé.
Le public peut finir par le reproduire lui-même.
Une information est montrée.
Puis commentée.
Puis répétée.
Puis reprise.
À force de circuler, la question de son origine devient secondaire.
On ne demande plus si elle est vraie. On constate simplement que tout le monde en parle.
Robert a compris la puissance de cette mécanique.
Il n’est pourtant pas le maître
C’est ici que le personnage devient beaucoup plus intéressant qu’un simple méchant.
Robert manipule.
Il imagine des opérations.
Il sait utiliser le spectacle, l’information et la télévision.
Il participe à une entreprise qui finit par dépasser largement le divertissement.
Mais Robert n’est pas d’Argenson.
Il ne possède pas le système.
Il travaille à l’intérieur du système.
Et cette différence finira par devenir essentielle.
Car le manipulateur peut lui aussi être manipulé.
C’est même l’une des ironies les plus cruelles du Petit Coursier.
L’homme qui a appris à fabriquer la réalité des autres n’est pas nécessairement capable de comprendre la réalité dans laquelle il évolue lui-même.
Le manipulateur manipulé
À la fin de l’histoire, lorsque les responsabilités commencent à apparaître, Robert se retrouve pris dans le mécanisme auquel il a participé.
Louise est arrêtée.
Robert est arrêté.
Le chauffeur également.
Les dossiers circulent.
Les responsabilités sont recherchées.
Et pourtant Robert finira par être considéré comme ayant été lui-même profondément manipulé.
Cette conclusion ne l’innocente pas moralement.
Elle rend son personnage beaucoup plus dérangeant.
Parce qu’elle pose une question :
peut-on devenir l’instrument d’un système tout en croyant en être l’un des organisateurs ?
Robert pensait savoir fabriquer les apparences.
Il n’avait peut-être pas compris qu’il vivait lui-même dans une apparence fabriquée par plus puissant que lui.
Robert n’a rien inventé. Et c’est peut-être le plus inquiétant.
François Letellier pouvait encore fasciner par son génie technique.
Il avait une machine.
Une usine.
Une organisation.
Robert n’a besoin de rien de tout cela.
Il lui suffit de comprendre quelques ressorts humains très anciens :
nous croyons plus facilement ce que nous voyons ;
nous accordons de l’importance à ce qui est répété ;
nous confondons facilement notoriété et vérité ;
nous finissons par considérer comme réel ce que suffisamment de personnes présentent comme tel.
Robert transforme ces faiblesses en méthode.
Letellier avait industrialisé le rêve.
Robert industrialise le mensonge.
Et il reste encore un homme derrière eux.
Celui qui ne construit aucune machine.
Celui qui ne choisit aucun programme.
Celui qui n’a même pas besoin d’apparaître sur l’écran.
Parce qu’il possède suffisamment de pouvoir pour que d’autres construisent, diffusent et manipulent à sa place.
Il s’appelle d’Argenson.
Et pour comprendre véritablement l’histoire du Petit Coursier, il faudra bientôt pousser la troisième porte.
Prochain épisode — D’Argenson : celui qui n’avait même pas besoin de mentir
Letellier avait les machines.
Robert avait les images.
D’Argenson avait quelque chose de beaucoup plus simple.
Il avait le pouvoir.
Et lorsque l’on possède le pouvoir, on n’a pas toujours besoin de fabriquer soi-même la réalité.
Il suffit parfois de choisir ceux qui vont la fabriquer pour vous.