Dans Au coursier des rêves, il existe une musique que personne ne connaît vraiment.
Le Petit Coursier la cherche. Il tente de la retrouver sur son violon, recommence une phrase, l’abandonne, la transforme, reprend quelques notes. Il sait qu’elle existe quelque part, mais elle lui échappe.
Cette musique ne possède pourtant aucun pouvoir magique au sens habituel du terme.
Elle ne tue personne. Elle ne renverse aucun mur. Elle ne provoque aucune explosion. Elle ne donne aucun ordre et ne désigne aucun ennemi.
Et pourtant, dans l’univers d’Au coursier des rêves, elle devient probablement ce qu’il y a de plus dangereux pour le pouvoir de d’Argenson.
Pourquoi ?
Parce qu’elle rend aux individus quelque chose qu’ils avaient progressivement perdu : leur libre arbitre.
Une musique qui ne commande rien
C’est peut-être là son étrangeté essentielle.
Habituellement, lorsqu’un pouvoir veut en combattre un autre, deux discours s’affrontent. Une idéologie répond à une idéologie. Une propagande tente d’en remplacer une autre. Un camp cherche à convaincre ceux de l’autre camp.
La musique inconnue ne fait rien de tout cela.
Elle ne dit pas aux gens ce qu’ils doivent penser.
Elle ne leur explique même pas qu’ils sont manipulés.
Elle ne leur propose ni programme, ni chef, ni doctrine.
Elle les réveille.
Et c’est infiniment plus dangereux.
Car on peut interdire un discours. On peut censurer un journal. On peut arrêter celui qui prononce un slogan. On peut combattre une organisation.
Mais comment interdire quelque chose qui ne demande rien d’autre à l’individu que de redevenir lui-même ?
D’Argenson a compris le pouvoir des images
À l’origine, pourtant, rien ne devait se passer ainsi.
Le Petit Coursier est un inventeur de rêves. Il fabrique des objets, des images, des musiques, des histoires. Lorsque d’Argenson lui demande de créer quelque chose d’exceptionnel pour l’anniversaire de Marilyn, il invente une machine capable d’enregistrer des images et de les transmettre sur un écran.
L’invention est merveilleuse.
Elle permet de montrer à distance ce qui se passe ailleurs. Elle transporte les images. Elle peut divertir, émerveiller, raconter.
Mais d’Argenson comprend progressivement quelque chose que son inventeur n’avait pas imaginé.
Celui qui maîtrise les images peut aussi maîtriser ce que les autres regardent.
Et celui qui maîtrise ce qu’ils regardent commence à agir sur ce qu’ils désirent, ce qu’ils craignent, ce qu’ils admirent et finalement sur la représentation qu’ils se font du monde.
L’écran n’est alors plus seulement une fenêtre.
Il devient un instrument de captation.
L’écran rassemble les morceaux. Mais pas dans le bon ordre
En relisant aujourd’hui Au coursier des rêves, une comparaison informatique me vient à l’esprit.
Les individus soumis en permanence aux images de d’Argenson ressemblent peu à peu à un disque dur fragmenté.
Ils fonctionnent encore.
Ils travaillent, parlent, consomment, se distraient, se mettent en colère, ont peur, désirent.
Mais quelque chose s’est désorganisé à l’intérieur.
Leurs émotions sont toujours là, leurs désirs également, mais ils ne savent plus très bien lesquels leur appartiennent.
Des images leur ont dit ce qui était beau.
D’autres leur ont montré ce qu’il fallait craindre.
On leur a indiqué ce qu’il fallait désirer, admirer ou détester.
Le pouvoir n’a pas supprimé leur volonté.
Il a fait quelque chose de beaucoup plus subtil : il a progressivement occupé l’espace dans lequel cette volonté se construit.
C’est là qu’intervient la musique inconnue.
Un antivirus qui ne détruit rien
Si je devais aujourd’hui expliquer cette musique avec un mot qui n’existait évidemment pas dans cet univers lorsque j’ai commencé à écrire le roman, je dirais qu’elle agit comme un antivirus.
Mais un antivirus très particulier.
Il ne détruit pas l’individu pour le reconstruire autrement.
Il n’installe aucun nouveau programme.
Il n’ajoute aucune idéologie.
Il identifie simplement ce qui s’est introduit entre l’individu et sa propre conscience.
Puis il libère l’espace.
La musique inconnue défragmente l’être humain.
Elle rapproche ce qui avait été séparé : la sensation et la pensée, le désir et la conscience, l’émotion et la volonté.
Elle ne donne pas la liberté.
Elle permet à chacun de retrouver la sienne.
Et c’est précisément pour cela que sa résonance devient dévastatrice.
Pourquoi d’Argenson en a-t-il peur ?
Parce que le pouvoir de d’Argenson repose sur une mécanique très particulière.
Il n’a pas nécessairement besoin que les gens l’aiment.
Il a besoin qu’ils continuent à réagir aux stimuli qu’il produit.
- Regarder.
- Désirer.
- Craindre.
- S’indigner.
- Attendre l’image suivante.
Tant que cette mécanique fonctionne, son pouvoir fonctionne avec elle.
Mais que se passe-t-il si quelqu’un cesse soudain de réagir comme prévu ?
Puis un deuxième ?
Puis cent ?
Que se passe-t-il lorsqu’une foule continue d’entendre les mêmes messages mais qu’ils ne produisent plus les mêmes effets ?
- Le système est toujours là.
- Les écrans fonctionnent toujours.
- Les images continuent de défiler.
Et pourtant quelque chose s’est cassé.
Non pas chez les individus.
Dans la prise que le pouvoir avait sur eux.
Voilà pourquoi la musique inconnue est beaucoup plus dangereuse qu’une bombe.
Une bombe détruit quelque chose que le pouvoir peut reconstruire.
La musique, elle, ne détruit rien.
Elle rend simplement au spectateur la possibilité de dire :
Non.
Ou plus subtilement encore :
Je vais décider moi-même.
L’écran capte. La musique libère.
Lorsque j’ai commencé à écrire Au coursier des rêves à la fin des années 1990, la télévision constituait encore l’écran central de nos vies.
Depuis, les écrans se sont multipliés.
Ils sont entrés dans nos poches, nos chambres, nos voitures, nos lieux de travail. Ils nous accompagnent du réveil jusqu’au sommeil.
- Et surtout, ils ne se contentent plus de nous montrer des images.
- Ils apprennent ce qui retient notre attention.
- Ils observent nos réactions.
- Ils sélectionnent ce que nous verrons ensuite.
- Ils savent parfois avant nous ce qui risque de nous faire rester quelques secondes supplémentaires devant eux.
C’est sans doute pour cela que cette vieille idée de musique inconnue me paraît aujourd’hui différente de ce qu’elle était lorsque je l’ai imaginée.
Elle pose une question devenue extrêmement contemporaine :
que reste-t-il de notre libre arbitre lorsque d’autres savent en permanence comment capter notre attention ?
Et peut-être surtout :
que se passerait-il si, soudain, nous cessions d’écouter ce qui cherche à nous retenir pour entendre de nouveau ce qui vient de nous-mêmes ?
Dans Au coursier des rêves, d’Argenson possède les écrans.
Le Petit Coursier, lui, n’a presque rien.
Un violon.
Quelques notes.
Et une musique qu’il ne parvient même pas encore à retrouver entièrement.
Cela devrait être dérisoire.
Pourtant, d’Argenson a raison d’avoir peur.
Car un pouvoir qui contrôle les images peut être immense. Un individu qui retrouve son libre arbitre lui échappe déjà.