Il y a, dans Au coursier des rêves, trois personnages qui forment une mécanique presque parfaite.
Letellier transforme une invention en industrie.
Robert apprend à remplir les écrans.
Et d’Argenson comprend à quoi tout cela peut servir.
C’est probablement ce qui fait de lui le plus inquiétant des trois.
Car d’Argenson n’est ni un inventeur, ni un ingénieur, ni un homme de spectacle. C’est un homme de pouvoir. Et lorsqu’il découvre l’invention du Petit Coursier, il ne voit pas seulement une nouvelle technologie.
Il entrevoit un moyen de parler à tous les hommes en même temps.
Et, bientôt, de leur montrer ce qu’il veut qu’ils voient.
Avant la télévision, il y avait un cadeau
Tout commence presque innocemment.
Le Petit Coursier est encore cet homme étrange qui fabrique des rêves, écrit de la musique, construit des objets et apporte aux autres ce qu’ils ne savent pas encore désirer.
Un jour, il vient livrer un discours politique à un homme influent : monsieur d’Argenson. C’est à cette occasion qu’il rencontre Marilyn, la nièce de celui-ci. Elle joue du piano, fréquente le Petit Coursier et finit par occuper une place importante dans sa vie.
Pour son anniversaire, le Petit Coursier imagine un cadeau extraordinaire.
Une petite boîte capable d’enregistrer des images.
Une autre capable de les recevoir.
Une caméra.
Un écran.
La télévision.
Il apporte lui-même son invention à d’Argenson.
Celui-ci ferme soigneusement les portes de son bureau. Le Petit Coursier déballe la machine et lui en explique le fonctionnement.
Et le premier usage que fait d’Argenson de cette invention est déjà révélateur : il improvise des discours pour regarder sa propre image sur l’écran.
Il se trouve beau.
Ce petit détail dit presque tout du personnage.
Le Petit Coursier imagine un outil pour transmettre des images.
D’Argenson y voit immédiatement une tribune.
L’inventeur disparaît, le système demeure
Après cette démonstration, tout bascule.
Le Petit Coursier n’est pas associé au développement de son invention. Il est écarté.
Mais sa technologie, elle, prospère.
D’Argenson s’entoure de ceux dont il a besoin.
François Letellier devient l’ingénieur capable de transformer le prototype en système industriel.
Robert prend en charge les programmes.
Et d’Argenson orchestre l’ensemble.
Une scène du roman résume admirablement cette organisation. À sa table, il présente Letellier comme celui qui l’a aidé à mettre au point la technologie, tandis que Robert est présenté comme le responsable des programmes de télévision.
Chacun a sa fonction.
Letellier construit.
Robert remplit.
D’Argenson décide.
C’est cela qui distingue d’Argenson des deux autres.
Il n’a pas besoin de savoir comment fonctionne une caméra.
Il n’a pas besoin non plus de savoir écrire une émission.
Il lui suffit de comprendre que celui qui possède la technologie et contrôle les programmes dispose d’un pouvoir nouveau.
Contrôler sans donner l’impression de contrôler
D’Argenson n’est pas seulement un politicien corrompu.
Il est beaucoup plus intéressant que cela.
C’est un homme qui comprend qu’un pouvoir moderne ne peut pas uniquement fonctionner par la force.
La milice est présente partout dans le roman.
Elle surveille.
Elle arrête.
Elle intimide.
Elle frappe.
Mais la violence est grossière. Elle se voit.
D’Argenson dispose d’un outil bien plus efficace : l’écran.
Car l’écran ne donne pas l’impression d’enfermer.
Il distrait.
Il rassure.
Il occupe.
Il raconte.
Et surtout, il peut fabriquer une réalité.
C’est précisément ce que Robert lui propose lorsque le Petit Coursier devient dangereux.
D’Argenson pense d’abord à envoyer la milice. Il rappelle sa puissance, son argent, son influence.
Il se proclame « maître au conseil », « maître de la moitié de la ville », presque maître partout.
Mais Robert comprend qu’une intervention brutale serait maladroite.
Il propose autre chose.
Une campagne de télévision.
Des fausses nouvelles.
Un reportage.
Une rumeur d’enlèvement.
Quelques témoignages bien choisis.
Une population que l’on inquiète.
Et bientôt les habitants eux-mêmes feront ce que la police aurait dû accomplir.
Ils chasseront le Petit Coursier.
D’Argenson sort alors son carnet de chèques.
Voilà peut-être la scène la plus importante du personnage.
Il découvre qu’il n’est même plus nécessaire d’ordonner aux gens.
Il suffit de leur montrer certaines images.
Marilyn : une population en miniature
Pour comprendre d’Argenson, il faut regarder ce qu’il fait à Marilyn.
Car la jeune femme fonctionne presque comme une miniature de la société qu’il voudrait contrôler.
Officiellement, d’Argenson est un oncle attentionné.
Il l’appelle « mon petit chat ».
Il surveille sa santé.
Il s’inquiète lorsqu’elle veut sortir.
Il lui conseille de se reposer.
Il veille à ses traitements.
Il la protège.
En apparence.
Mais peu à peu, on comprend que cette protection est précisément ce qui l’emprisonne.
Marilyn vit enfermée dans une maison luxueuse.
Elle regarde la télévision.
Elle prend des médicaments.
Elle se croit malade.
Elle doute de sa propre force.
Lorsque Jacques lui suggère qu’elle n’est peut-être pas aussi malade qu’elle le pense, elle défend immédiatement son oncle : il est si gentil qu’elle ne veut pas lui faire de peine.
C’est un mécanisme redoutable.
D’Argenson ne veut pas seulement que Marilyn obéisse.
Il veut qu’elle pense elle-même que son enfermement est nécessaire.
« Bien sûr, tu n’es pas prisonnière »
Une scène le montre avec une précision presque cruelle.
Marilyn commence à reprendre confiance.
Elle veut sortir.
Elle veut aller en ville.
Elle veut vivre.
D’Argenson lui répond avec douceur, prudence et inquiétude.
Est-elle assez solide ?
Ne devrait-elle pas plutôt regarder les programmes de télévision ?
Robert attend son avis.
Il y a toujours une excellente raison pour rester à la maison.
Plus tard, lorsqu’elle insiste, il lui répond :
« Bien sûr, tu n’es pas prisonnière. »
Pendant ce temps, Louise surveille ses médicaments et d’Argenson s’inquiète de plus en plus de l’influence de Jacques.
Cette phrase pourrait presque résumer tout son système politique.
Vous êtes libres.
Naturellement.
Vous pouvez sortir.
Évidemment.
Vous pouvez penser.
Bien sûr.
Mais restez tout de même devant l’écran.
Pour votre bien.
Quand la douceur ne suffit plus
À mesure que Marilyn retrouve son autonomie, le masque tombe.
Jacques l’encourage à sortir.
Elle commence à douter.
Le Petit Coursier réapparaît.
Les vérités enfouies menacent de remonter.
Alors d’Argenson ne parle plus seulement de protection.
Il se penche vers Louise et lui donne une instruction :
« Il faut augmenter les doses. »
À ce moment-là, le personnage change définitivement de nature.
L’homme attentionné disparaît.
Reste le gestionnaire du pouvoir.
Marilyn doit rester faible parce qu’une Marilyn autonome serait dangereuse.
Exactement comme une population qui commencerait à regarder derrière l’écran.
L’argent de Marilyn
Il existe aussi une dimension plus classique de la corruption.
D’Argenson ne protège pas seulement Marilyn.
Il administre aussi ses biens.
Et lorsque Jacques met la main sur un coffre conservé chez les d’Argenson, il découvre des billets, des chéquiers, des documents officiels, des actes notariés, des papiers d’héritage et de donation concernant Marilyn et son oncle.
L’argent, la télévision et la politique se mélangent alors complètement.
D’Argenson n’est plus seulement celui qui a confisqué une invention.
Il a également confisqué une fortune.
Et il maintient celle qui pourrait la réclamer dans un état de dépendance.
Le système se referme.
Le vrai pouvoir de d’Argenson
Pourtant, d’Argenson commet une erreur.
Il croit que le pouvoir se mesure à l’argent, aux relations et à la capacité de donner des ordres.
Face au Petit Coursier, il affirme :
« J’ai l’argent, ce vagabond n’a rien. »
Robert lui répond que le Petit Coursier possède des idées.
Et que les idées peuvent être plus puissantes que l’argent.
C’est probablement la grande faiblesse de d’Argenson.
Il comprend très bien les instruments du pouvoir.
Mais il comprend mal ce qui échappe au pouvoir.
L’imagination.
La musique.
La création.
Le désir de liberté.
Et cette étrange capacité des hommes à se réveiller parfois lorsqu’ils rencontrent une idée qu’ils n’étaient pas censés entendre.
La télévision comme tranquillisant
Le roman ne condamne pas la technologie.
Le Petit Coursier lui-même l’a inventée.
C’est même ce qui rend l’histoire plus intéressante.
La caméra et l’écran ne sont ni bons ni mauvais.
Ils dépendent de ce que les hommes en font.
Le Petit Coursier imaginait un moyen de transmettre quelque chose.
D’Argenson transforme cette possibilité en instrument de domination.
Robert fournit la distraction nécessaire.
Letellier fournit la puissance technique.
Et bientôt les écrans occupent la ville.
Marilyn en est l’exemple le plus visible : malade ou supposée telle, isolée, absorbée par les programmes, elle finit par regarder le monde à travers l’appareil qui contribue précisément à son enfermement.
Le roman décrit ainsi une télévision qui « ronronne » tandis qu’elle reste allongée devant l’écran.
La télévision n’est donc pas seulement un média.
Elle devient un tranquillisant.
Une vision étonnamment moderne
C’est sans doute ici que d’Argenson devient aujourd’hui le plus troublant.
Lorsque Au coursier des rêves imagine ses écrans, ses caméras, sa télévision omniprésente et même ses appareils portables, la question n’est déjà plus seulement celle de la technique.
La question est :
qui choisit ce qui apparaît sur l’écran ?
Et surtout :
que devient une société lorsque ses citoyens passent une partie croissante de leur existence à regarder des images sélectionnées par d’autres ?
D’Argenson ne cherche pas nécessairement à interdire toute pensée.
C’est beaucoup plus subtil.
Il veut occuper la pensée.
La remplir.
La détourner.
L’endormir lorsque cela est nécessaire.
Et l’orienter lorsque ses intérêts sont menacés.
La chute du maître
À la fin du roman, le système se retourne contre lui.
Marilyn retrouve des forces.
Jacques rassemble les preuves.
La justice entre enfin dans son bureau.
D’Argenson tente encore de mobiliser ses relations. Il veut appeler le ministre.
Mais cette fois, le ministre ne veut plus être mêlé à l’affaire.
Le pouvoir politique qui semblait si solide se dérobe.
Alors d’Argenson ouvre un tiroir et en sort un revolver.
C’est finalement très révélateur.
Celui qui avait appris à gouverner sans violence visible termine par la violence la plus primitive.
Lorsque l’écran ne suffit plus, il reste l’arme.
Il est abattu.
Et après sa mort, Marilyn récupère ses biens.
Le dossier contre son oncle est décrit comme accablant.
La société de télévision lui revient également, sous réserve des droits du véritable inventeur : le Petit Coursier.
Le troisième homme du trio
Nous avons donc maintenant nos trois personnages.
Letellier représente la technologie devenue industrie.
Robert représente le divertissement devenu outil de captation.
D’Argenson représente le pouvoir qui comprend comment utiliser les deux.
Sans Letellier, il n’y aurait pas les machines.
Sans Robert, les machines resteraient vides.
Mais sans d’Argenson, elles ne formeraient pas encore un système politique.
C’est lui qui donne une direction à l’ensemble.
Et peut-être est-ce pour cela qu’il reste, des trois, le plus contemporain.
Car les technologies changent.
Les écrans changent.
La télévision devient smartphone.
Les programmes deviennent flux.
Les studios deviennent plateformes.
Mais la vieille question demeure :
qui possède l’écran, qui choisit ce qui s’y affiche et dans quel but ?
Le Petit Coursier voulait fabriquer des rêves.
D’Argenson avait compris qu’avec les mêmes machines, on pouvait aussi fabriquer une réalité.
Et gouverner ceux qui la regardent.
Le trio infernal d’Au coursier des rêves
Letellier : la technologie.
Il transforme l’invention du Petit Coursier en industrie.
Robert : le spectacle.
Il remplit les écrans et découvre la puissance du divertissement et de la manipulation.
D’Argenson : le pouvoir.
Il comprend que celui qui contrôle les machines et les programmes peut aussi contrôler une partie de la société.
Et face à eux demeure le Petit Coursier.
Il n’a ni argent, ni milice, ni télévision.
Seulement ses idées.
C’est précisément ce qui les effraie.