François Letellier : l’ingénieur qui transforma la machine à rêves en usine !

Dans Le Petit Coursier, certains personnages mentent, d’autres commandent, d’autres encore frappent. François Letellier, lui, fabrique.

Il ne possède pas véritablement le pouvoir. Il ne décide pas des programmes diffusés par la télévision. Il n’organise pas directement la propagande. Il n’est même pas à l’origine de l’invention qui va bouleverser la ville.

Il est ingénieur.

Et c’est peut-être ce qui rend son rôle beaucoup plus troublant.

Car entre l’idée merveilleuse née dans l’Atelier des rêves et l’immense système industriel qui produit désormais des téléviseurs par centaines, il fallait un homme capable de transformer une intuition en circuits, les circuits en machines, les machines en chaînes de fabrication et les chaînes en empire industriel.

Cet homme s’appelle François Letellier.

Le Petit Coursier le décrit comme « l’ingénieur en chef qui gouverne les machines ». Sa raison de vivre est la lutte contre le désordre et le chaos. À partir de l’invention originelle de l’Atelier des rêves, il a bâti ce que le personnage appelle désormais « un empire de l’image et du rêve ». Et cet empire a un propriétaire : d’Argenson.

Voilà peut-être où commence la forfaiture.

Pas avec un vol commis dans la nuit.

Pas avec un coffre-fort forcé.

Mais lorsqu’une invention destinée à fabriquer du rêve devient une industrie destinée à fabriquer des images.

Dans l’usine de François Letellier

Pour comprendre Letellier, il faut commencer par son usine.

Le Petit Coursier vient de passer la nuit avec lui dans les studios de télévision. Les deux hommes ont travaillé ensemble à réparer les caméras du plateau.

C’est d’ailleurs le Petit Coursier qui finit par trouver la panne. Elle se cache dans un petit circuit qu’il avait lui-même placé autrefois dans sa caméra et que Letellier avait considéré comme inutile.

Ce détail est important.

L’ingénieur possède la technologie, les moyens industriels, les équipes, les machines. Mais quelque chose de l’invention originelle continue à lui échapper.

Au petit matin, Letellier offre un café au Petit Coursier.

Pour rejoindre son bureau, il faut traverser l’usine.

Et soudain, le roman change d’échelle.

Nous ne sommes plus devant l’objet inventé par un homme. Nous entrons dans le monde de la production de masse.

Le bureau de Letellier domine les chaînes de fabrication par une immense baie vitrée. En dessous s’étend un hall profond, géométrique, rigoureusement ordonné. Des centaines de machines travaillent sous une lumière crue et verdâtre.

Devant elles, des hommes et des femmes répètent leurs gestes.

Dans les allées, des miliciens surveillent.

Ils ne protègent pas l’usine.

Ils surveillent « la docilité des travailleurs et la cadence soutenue des machines ».

L’image est brutale.

  • D’un côté, la machine.
  • De l’autre, l’homme.
  • Et entre les deux, la contrainte.

Le rêve est désormais fabriqué à la chaîne.

 

« Il sait qu’il doit produire, et il produit »

Une phrase du roman suffit presque à définir François Letellier :

« François Letelier ne se soucie pas de l’humain. Il sait qu’il doit produire, et il produit. »

Il faut prendre cette phrase au sérieux.

Letellier n’est pas présenté comme un sadique. Il ne semble même pas éprouver de haine particulière envers les ouvriers.

C’est plus inquiétant.

Ils ne font simplement pas partie du problème qu’il cherche à résoudre.

Son problème est technique.

Devant lui s’étalent des circuits électroniques, des caméras démontées, des schémas et des plans industriels. Il contemple le résultat de son travail avec la satisfaction d’un homme qui voit progressivement le désordre se transformer en quelque chose qu’il maîtrise.

Le roman le décrit regardant la matière « surgir du chaos pour devenir l’ordre de l’objet dont il a rêvé ».

Voilà Letellier.

  • Il aime l’ordre.
  • Il aime que les choses fonctionnent.
  • Il aime qu’une idée puisse être décomposée en éléments, dessinée sur un plan, transformée en pièces, assemblée puis reproduite.

Pour lui, le progrès semble être une victoire permanente de l’ordre sur le chaos.

Mais que se passe-t-il lorsque l’homme lui-même devient une variable du processus industriel ?

La réponse arrive quelques instants plus tard.

 

La machine numéro 7

Soudain, l’usine se tait.

Pour un homme comme Letellier, ce silence est immédiatement inquiétant.

La respiration mécanique du bâtiment vient de s’arrêter.

Il se lève et regarde par la baie vitrée.

Des gardiens entourent une machine.

Puis un cri traverse le hall.

Un hurlement de douleur.

Un contremaître apparaît et annonce presque banalement :

« C’est encore la machine numéro sept. »

Encore.

Le mot dit presque tout.

Un brancard arrive.

Au pied de la machine numéro 7, un corps ensanglanté gît sur le sol. Les autres ouvriers ont arrêté de travailler. Les miliciens interviennent et les menacent pendant que Letellier descend dans l’atelier.

Et le problème industriel apparaît : cette machine est essentielle à la production, mais elle n’est toujours pas au point.

Un homme vient d’être broyé.

Mais dans la logique de l’usine, l’événement devient immédiatement un dysfonctionnement de production.

C’est là que Letellier devient réellement intéressant.

Car le roman ne nous dit pas simplement : voici un homme cruel.

Il pose une question beaucoup plus dérangeante :

à partir de quel moment la compétence technique devient-elle une forme de complicité lorsqu’elle accepte de ne plus regarder ce qu’elle produit et dans quelles conditions elle le produit ?

 

L’ingénieur et le visionnaire

Et pourtant, le Petit Coursier et Letellier se comprennent.

C’est même l’un des paradoxes les plus intéressants de leur relation.

Le roman parle explicitement d’une complicité entre eux :

« l’ingénieur et le visionnaire, le technicien de génie et le créateur ».

Ils appartiennent tous les deux au monde de l’invention.

Ils peuvent passer une nuit devant une caméra en panne, chercher ensemble, démonter, comprendre.

Letellier n’est donc pas un imposteur incapable de comprendre ce dont il s’est emparé.

Au contraire.

Il comprend probablement mieux que quiconque comment l’invention fonctionne.

Mais le Petit Coursier semble être resté attaché à une autre question :

Pourquoi l’avoir inventée ?

C’est peut-être précisément ce qui sépare les deux hommes.

Le Petit Coursier cherche une musique inconnue.

Letellier cherche une machine qui fonctionne.

L’un poursuit quelque chose qui ne peut pas complètement se mesurer.

L’autre transforme ce qu’il rencontre en système mesurable, reproductible et productif.

Le premier crée.

Le second industrialise.

Et entre les deux se glisse une différence minuscule qui, à l’échelle de toute une société, devient gigantesque.

De l’Atelier des rêves à l’empire de l’image

Le Petit Coursier donne lui-même la clé de ce basculement.

Il raconte à Bertrand :

« À partir de ma modeste invention de « l’atelier des rêves » il a bâti un empire de l’image et du rêve. »

Tout est là.

Au commencement, un atelier.

À l’arrivée, un empire.

Entre les deux : François Letellier.

L’atelier appartient au monde de l’artisan. On cherche, on expérimente, on rate, on recommence. L’objet conserve quelque chose de celui qui l’a imaginé.

L’empire exige autre chose.

  • Il faut standardiser.
  • Produire.
  • Distribuer.
  • Installer des récepteurs partout.
  • Maintenir les cadences.

Et lorsque les hommes ralentissent les machines, mettre des miliciens dans les allées.

L’invention n’a pas seulement changé de dimension.

Elle a changé de nature.

Et peut-être même de propriétaire.

 

Mais Letellier travaille pour quelqu’un

Il serait cependant trop simple de faire de l’ingénieur le grand responsable de l’affaire.

Letellier n’est pas au sommet.

Lorsque le Petit Coursier raconte à Bertrand que l’ingénieur a bâti cet empire, Bertrand lui demande implicitement qui se trouve derrière tout cela.

La réponse tombe :

d’Argenson.

Plus tôt dans le roman, lors d’un dîner, d’Argenson présente lui-même François Letellier à Jacques :

« François Letelier l’ingénieur, qui m’a aidé à mettre toute cette technologie au point. »

La scène semble presque anodine.

On mange bien.

On boit du Chambolle-Musigny.

Letellier est amateur de vin et s’occupe même de la cave. D’Argenson plaisante avec lui et lui donne « carte blanche ». L’ingénieur paraît parfaitement intégré à cette petite société de privilégiés.

Mais derrière le dîner mondain se dessine déjà une organisation.

  • D’Argenson possède.
  • Letellier construit.
  • Et un autre personnage intervient dans le système : Robert.

Robert est responsable des programmes de télévision. Le roman le rappelle explicitement lors de ce même dîner.

Nous commençons alors à apercevoir les trois pièces de la machine.

  • Letellier fabrique l’outil.
  • Robert fabrique ce que l’outil montrera.
  • D’Argenson contrôle l’ensemble.

Mais nous reviendrons sur eux.

Pour l’instant, restons avec l’ingénieur.

Peut-on être responsable de ce que devient une invention ?

C’est peut-être la question que François Letellier nous laisse.

Elle dépasse largement le personnage.

L’ingénieur pourrait répondre qu’il n’écrit pas les programmes.

Qu’il ne décide pas de la politique de la ville.

Qu’il ne dirige pas la milice.

Qu’il ne choisit pas ce que les téléspectateurs doivent regarder.

Son métier consiste à faire fonctionner des circuits, des caméras, des émetteurs et des téléviseurs.

Il est technicien.

Mais cette défense devient plus difficile lorsque l’on regarde par la baie vitrée de son bureau.

En dessous, les ouvriers travaillent sous surveillance.

Une machine vient de blesser une nouvelle victime.

Et l’usine continue.

La neutralité technique a ses limites.

Car fabriquer un outil, c’est aussi rendre possible son utilisation à grande échelle.

Le Petit Coursier avait inventé une machine.

Letellier lui a donné une usine.

Et l’usine lui a donné une puissance que son inventeur n’avait peut-être jamais imaginée.

 

La première étape de la forfaiture

C’est pourquoi François Letellier mérite d’être le premier personnage que nous examinons dans cette histoire.

La forfaiture que découvrira progressivement le Petit Coursier ne repose pas seulement sur un homme puissant qui aurait décidé un jour de voler l’invention d’un autre.

Elle a besoin d’une chaîne.

Et toute chaîne commence quelque part.

Ici, elle commence peut-être lorsque l’invention quitte l’atelier pour entrer dans l’usine.

François Letellier est l’homme de cette transformation.

  • Il ne crée pas le rêve.
  • Il apprend à le fabriquer.
  • Il ne crée pas l’image.
  • Il apprend à la reproduire.
  • Il ne crée pas le pouvoir.
  • Il lui donne ses machines.

Et pendant que les téléviseurs sortent des chaînes de montage, quelque part derrière les vitres du bureau de l’ingénieur, l’invention du Petit Coursier est devenue autre chose.

  • Un outil industriel.
  • Un média.
  • Un empire.
  • Et bientôt, une arme.

Prochain épisode — Robert : l’homme qui apprit à fabriquer la réalité

Une télévision ne sert à rien si personne ne décide de ce qu’elle doit montrer.

Après l’ingénieur François Letellier et son usine, il faudra donc pousser une autre porte : celle de Robert, directeur du théâtre, responsable des programmes, amuseur, manipulateur et homme qui comprend progressivement qu’une image bien fabriquée peut être beaucoup plus efficace qu’un coup de matraque.

Car si Letellier a industrialisé la machine à rêves, Robert va découvrir comment industrialiser le mensonge.

Et derrière eux se tient déjà celui qui possède l’argent, les relations et une bonne partie de la ville :

M. d’Argenson.

Nous finirons par réunir les trois.

C’est alors que nous pourrons comprendre comment une invention née pour faire rêver est devenue un système destiné à empêcher les hommes de se réveiller.