Carnet de voyage N°3 – Il faut parfois pousser une porte dont on ne connaît pas l’existence.
Pas une grande porte monumentale, non. Une petite porte, peut-être un peu de travers, avec une enseigne que le vent fait doucement grincer :
AU COURSIER DES RÊVES
Derrière, il y a une boutique.
Mais attention : si vous y entrez avec l’idée de trouver ce que l’on trouve habituellement dans une boutique, vous risquez d’être déçu.
Il n’y a pas de grille-pain.
- Pas de parapluies.
- Pas de chaussettes.
- Pas même les fameuses piles que l’on cherche toujours au moment où l’on en a besoin.
Dans cette boutique-là, les marchandises sont d’une autre nature.
Certaines sont posées sur des étagères. D’autres sont enfermées dans des tiroirs. Quelques-unes sont accrochées au plafond, parce qu’elles refusent obstinément de rester à leur place.
Et si le Petit Coursier vous fait visiter, vous découvrirez peut-être trois choses particulièrement étranges.
Les robes cousues dans des morceaux de lune
Au fond de la boutique, il y a probablement un rayon que l’on ne remarque pas tout de suite.
Il faut laisser ses yeux s’habituer à la pénombre.
Puis on les voit.
Des robes.
Mais pas des robes comme les autres.
Elles sont cousues dans des morceaux de lune.
Il y a dans cette idée quelque chose qui ressemble parfaitement à l’univers du Petit Coursier : prendre ce que les autres considèrent comme inaccessible et imaginer que cela pourrait devenir une matière première.
La lune est là-haut.
On la regarde.
On la rêve.
Mais personne ne songe vraiment à en découper un morceau pour en faire une robe.
Personne, sauf peut-être un coursier qui a passé sa vie à transporter des choses impossibles.
Ces robes ne sont donc pas seulement des vêtements.
Elles sont une promesse.
La promesse que l’imagination n’est pas obligée de respecter les dimensions du monde réel.
Une robe peut être faite de tissu.
Elle peut aussi être faite de lumière.
Et pourquoi pas de lune ?
C’est peut-être cela, au fond, que le Petit Coursier transporte depuis toujours : la possibilité de regarder autrement les choses que nous croyons connaître.
Les mensonges féeriques
Un peu plus loin, il y a une autre étagère.
Celle-ci est plus délicate.
Il faudrait presque mettre un écriteau :
À MANIPULER AVEC PRÉCAUTION.
On y trouve les mensonges féeriques.
Pas les gros mensonges.
Pas ceux qui servent à tromper, à voler ou à faire du mal.
Non.
Des mensonges d’une autre espèce.
Des mensonges qui ressemblent parfois à des histoires que l’on raconte aux enfants.
Des mensonges qui savent qu’ils sont des mensonges et qui, précisément pour cette raison, peuvent parfois dire quelque chose de vrai.
C’est toute l’ambiguïté du merveilleux.
- On sait que le dragon n’existe pas.
- On sait que la fée ne va probablement pas passer la porte.
- On sait que la lune ne descend pas dans le jardin pour écouter les conversations.
Et pourtant…
On y croit un instant.
Et cet instant suffit.
Le Petit Coursier connaît bien ces marchandises-là.
Il sait que les hommes et les femmes ont parfois besoin d’une histoire qui ne soit pas tout à fait vraie pour comprendre quelque chose qui, lui, l’est profondément.
Un mensonge féerique peut cacher une vérité.
Une vérité peut avoir besoin d’un peu de magie pour être entendue.
Voilà pourquoi il faut faire attention à ce que l’on achète dans cette boutique.
On pourrait repartir avec une histoire dans la poche et découvrir, quelques jours plus tard, qu’elle nous a changé.
La bibliothèque des histoires jamais racontées
Mais le plus étrange est peut-être ailleurs.
Il existe, dans la boutique, une pièce que le Petit Coursier ne montre pas à tout le monde.
Une bibliothèque.
Une vraie.
Avec des rayonnages qui montent jusqu’au plafond.
Des livres serrés les uns contre les autres.
- Certains sont très épais.
- D’autres sont minuscules.
- Certains ont des couvertures magnifiques.
- D’autres n’ont même pas de titre.
Et tous racontent des histoires qui n’ont jamais été racontées.
C’est probablement la marchandise la plus précieuse de toute la boutique.
Parce qu’une histoire jamais racontée est une chose étrange.
Elle existe.
Elle attend.
Elle possède peut-être déjà ses personnages, ses paysages, ses drames, ses bonheurs, ses rencontres.
Mais personne ne l’a encore entendue.
Elle attend quelqu’un.
- Un lecteur.
- Un écrivain.
- Un enfant.
Ou simplement quelqu’un qui prendra le temps d’ouvrir le livre.
On imagine alors le Petit Coursier passant entre les rayonnages.
Il prend un volume.
Le regarde.
Le remet à sa place.
Puis il en choisit un autre.
- Peut-être connaît-il le secret de tous ces livres.
- Peut-être sait-il pourquoi certaines histoires ne sont jamais racontées.
- Peut-être certaines attendent-elles simplement le bon moment.
- Peut-être certaines attendent-elles quelqu’un qui n’est pas encore né.
Et peut-être que certaines histoires ne demandent rien d’autre que de rencontrer un lecteur.
Une boutique qui ne vend rien
C’est là que les choses deviennent un peu compliquées.
Parce qu’au fond, Au Coursier des Rêves n’est pas vraiment une boutique.
Le Petit Coursier ne vend pas ses marchandises.
Il les livre.
Et c’est très différent.
Un vendeur attend que quelqu’un vienne acheter.
Un coursier, lui, part avec son paquet.
Il traverse la ville.
Il prend sa mobylette.
Il entre par une porte dérobée dans un ministère, par une porte de service chez les gens riches, par la cuisine dans les HLM.
Il rencontre des peintres, des musiciens, des hommes importants, des inconnus.
Et il apporte à chacun quelque chose.
Parfois une histoire.
- Parfois une idée.
- Parfois un paquet de surprises.
- Parfois un dessin.
Parfois une chose qui n’existe peut-être pas encore.
C’est pour cela que la boutique du Petit Coursier est si particulière.
Ses marchandises ne sont pas faites pour rester sur les étagères.
Elles sont faites pour partir.
Les robes cousues dans des morceaux de lune doivent rencontrer quelqu’un qui saura les porter.
Les mensonges féeriques doivent trouver quelqu’un qui saura les comprendre.
Et les histoires jamais racontées doivent enfin rencontrer quelqu’un qui acceptera de les écouter.
Et si la boutique était encore ouverte ?
On pourrait évidemment se demander où se trouve cette boutique.
- À Paris ?
- Dans une petite rue ?
- Derrière une porte cochère ?
- Au fond d’une cour ?
- Sur une place que les cartes ignorent ?
Le Petit Coursier ne nous le dira probablement pas.
Il a trop longtemps sillonné la ville pour révéler aussi facilement ses itinéraires.
Mais il nous laisse peut-être un indice.
Il suffit parfois de regarder autour de soi.
- Une histoire abandonnée dans un carnet.
- Une idée qui attend depuis des années.
- Une vieille robe que personne ne veut plus porter.
- Un enfant qui invente une aventure extraordinaire.
- Un musicien qui cherche encore sa mélodie.
- Un peintre devant une toile blanche.
Tout cela pourrait être une marchandise de la boutique.
Et peut-être que le Petit Coursier passe encore.
Quelque part.
- Avec sa mobylette.
- Avec ses paquets.
- Avec ses histoires.
Il suffit peut-être de tendre l’oreille.
Parce que certaines livraisons ne sonnent pas à la porte.
Elles entrent directement dans les rêves.